Elles couchent pour ne pas avoir à dire « non »

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« Pour ne pas passer pour une gourde, je le faisais sans aucun plaisir. » Paroles de celles qui cèdent faute de confiance en elles.

Chloé -les prénoms ont été changés- se souvient d’avoir dit « non » un jour sur un trampoline en Normandie. Sur un trampoline ?

« Oui, le gars m’embrassait et voulait m’emmener chez lui, pour aller plus loin. J’ai refusé. Comme quoi, je sais dire “non”. »

A 27 ans, si elle est fière de cette anecdote, c’est qu’elle a connu de nombreuses « relations sexuelles non pleinement consenties ». Celles que les filles ne désirent pas vraiment, pas comme ça, et auxquelles elles cèdent par paresse ou par peur de passer pour des cruches.

Son pire souvenir, c’est avec un type rencontré en Corse, « du genre “bad boy” qui ne va jamais t’aimer ». Sa spécialité quand elle avait 20 ans. Dès le début, il insiste pour faire des choses qui ne lui plaisent pas.

« Il m’emmenait faire des préliminaires dans les fourrés, j’en ressortais avec des piqûres partout, c’était désagréable et ça m’agaçait, mais je ne disais pas “non”. »

Plus tard, au cours d’un week-end à la campagne, chez lui, « j’ai compris que ça allait être chaud pour moi ».

Chloé est alors vierge, « avec un seuil de respect de mon corps assez bas » :

« Des garçons me touchaient souvent les seins, pour rire. Ce qui n’est pas normal. »

En arrivant dans la « baraque », elle se rend compte qu’il a prévu de dormir dans le même lit qu’elle. Elle va devoir lui dire qu’elle ne l’a jamais fait. Préfère se saouler à la vodka. Elle finira la soirée « complètement allumée » dans le lit double. Le lendemain, elle se réveille en ayant mal « entre les cuisses » :

« Il ne m’a pas calculée de la journée et je n’ai rien osé dire. »

« Je préfère avoir une MST que casser l’ambiance »

Amandine, maintenant 26 ans, a autrefois pratiqué des fellations à répétition pour plaire à un petit copain.

« Il avait bien fait passer le message. Je savais qu’il adorait ça et je sentais une pression. Pour ne pas passer pour une gourde, je le faisais régulièrement, sans prendre aucun plaisir.

Le lendemain, j’étais une gourde, un peu sale en plus. »

Anne a quant à elle accepté une relation sexuelle avec un quasi-inconnu en vacances :

« Je me suis dit qu’il allait insister des heures, alors j’ai préféré me laisser faire. »

Et puis, le témoignage de poids. Celui d’Esther Freud, « arrière-petite-fille de ». La romancière s’est inspirée de sa propre expérience dans un passage de son livre, « Love Falls » (éd. Bloomsbury). Une scène de sexe forcé. En 2007, dans le Guardian, l’auteur ne se cache plus derrière son personnage. Elle raconte le traumatisme d’une longue nuit avec un inconnu.

Elle rappelle aussi les chiffres de l’association NSPCC (National Society for the Prevenion of Cruelty to Children) selon lesquels 45% des jeunes adolescentes britanniques auraient eu des expériences sexuelles non voulues (voir les chiffres 2009). En anglais, on appelle cela du « sexe bullying » (« sexe avec brutalité »).

Sur Internet, on trouve également de nombreux témoignages de filles, ici ou ici. Grand classique également, l’incapacité à dire « non » à un garçon qui ne veut pas mettre de préservatif. Chloé à nouveau :

« Je répète la phrase –“ mets un préservatif ”- douze mille fois dans ma tête avant de la prononcer. Si le mec refuse ou me dit qu’il ne préfère pas, je cède à mes risques et périls. »

Puis, en riant :

« C’est con hein, mais je préfère avoir une MST que casser l’ambiance. »

« Des gestes sexuels impensables il y a trente ou quarante ans »

A ce stade, on peut penser que Chloé, Amandine, Anne et Esther étaient des adolescentes un peu « tarte » ou fragiles. En réalité, elles souffraient d’un manque de confiance en elles et une peur du rejet, des maux courants chez les adolescentes et les jeunes femmes. « C’est le moment de la vie où le regard des autres est vécu comme déterminant », dit Annie Rolland, psychothérapeute spécialiste des ados.

La popularité est le maître mot, la pression du groupe de pairs, déterminante. Il y a les autres filles qui ont déjà couché et s’en vantent. Et les garçons, qui « jouent un jeu cruel, en faisant croire à la fille que si elle ne couche pas, elle perd toute sa valeur », dit Annie Rolland. Sur ce forum (cela fait peur), ils se demandent jusqu’où ils ont le droit d’insister.

Michel Fize, sociologue, auteur du livre « Les Nouvelles adolescentes » (éd. Armand Colin) explique :

« C’est d’autant plus inquiétant aujourd’hui que l’accès très facile à la pornographie change les représentations sexuelles.

Les garçons demandent et les filles acceptent des gestes sexuels impensables il y a trente ou quarante ans. »

Nicolas, 15 ans, en troisième à Paris :

« J’ai quatre copines qui font des fellations, on dit des “gâteries”, alors que ce n’est pas leur truc. C’est juste pour paraître cool. »

Education sexuelle et « capacité argumentaire »

Selon Annie Rolland, les normes ont changé : les parents sont plus permissifs, les ados plus responsabilisés et moins protégés. Or ces « incidents » ont souvent lieu lors de fêtes alcoolisées. La prévention passe par un meilleure éducation sexuelle :

« Il faut que les filles sachent qu’elles peuvent dire “non” jusqu’à la dernière minute et que ce n’est pas grave. Elles ont droit de porter des mini jupes et de dire “non”. »

C’est le rôle de l’école et surtout des parents de les en convaincre. Mais le savoir ne suffit pas. Sarah Oussekine de l’association Voix d’elles rebelles organise pour les filles de Saint-Denis des ateliers pour apprendre à dire « non » « dans tous les domaines de la vie en général ». La clé : travailler sur l’estime de soi.

Hélène Manseau, directrice du département sexologie de l’université du Québec, a travaillé pendant dix ans, dans des centres jeunesse à Laval. Elle y organisait des ateliers, pour des jeunes en difficulté. Certains étant des jeunes parents par accident.

Avec les filles, « qui ne parlaient généralement pas d’elles de façon positive », elle travaillait l’estime de soi et une « capacité argumentaire ».

« Nous nous sommes rendues compte que face aux sollicitations sexuelles, elles n’avaient aucune objection à faire. Elles étaient sans voix. »

Lors de jeux de rôle, les filles ont appris à trouver les mots pour dire « non ».

Lui mettre un poing dans la figure

Chez les jeunes pères, la chercheuse a observé un rapport sexiste à la sexualité, valorisant la performance.

« Leur volonté de passer pour un bon amant les amenait à faire des gestes, à la limite de la liberté de l’autre. »

L’un des ateliers consistait à « érotiser le condom », pour que ces derniers maîtrisent leur peur de perdre leur érection et n’imposent plus aux filles des rapports non protégés.

Chloé n’est jamais tombée enceinte, mais elle vit son histoire comme un quasi-viol :

« Maintenant, j’ai besoin qu’on me rassure beaucoup pendant l’acte sexuel, sinon je le vis comme violent et tout mon corps se contracte. »

Elle n’a jamais revu son agresseur, mais l’idée d’aller lui mettre un poing dans la figure surgit de temps en temps.

Quant à Esther Freud, elle l’a recroisé quelques années plus tard dans la rue :

« Derrick a semblé surpris et un peu embarrassé. »

Avec le recul, elle raconte que cette histoire l’a fait grandir et sortir de certaines passivités. Elle espère que sa fille sera assez confiante pour dire « non » ou « oui », « et le penser vraiment ».

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