Au-delà du cliché selon lequel les hommes auraient des besoins sexuels bien plus pressants que les femmes, nous avons toutes et tous croisé des garçons peu portés sur la chose et des filles habitées par un désir brûlant. Parmi elles, Céline, 35 ans, qui confesse « être chaude comme la braise », tandis que sa meilleure amie, Dominique, 40 ans, vire au rouge pivoine dès qu’on aborde le sujet.

Juliette, 38 ans, avoue de son côté : « Entre un bon bouquin et une partie de jambes en l’air, franchement j’hésite. » Au grand désespoir d’Amélie, 43 ans, qui se demande en soupirant si elle n’a pas épousé par mégarde « le seul homme non libidineux de la terre ». Face à ces (plus de cinquante ?) nuances de désir, se pose donc une pressante question : pourquoi sommes-nous si inégaux face à la libido ?

Sexualité féminine et masculine : les gènes et la légende

« Contrairement à ce que nous voudrions imaginer, nous n’avons pas tous la même sexualité, et ces variations sont dues en partie à des déterminismes biologiques, explique le psychiatre Michel Reynaud*, spécialiste des addictions. Il est ainsi prouvé que certains gènes stimulent la recherche de sensations fortes et de plaisir. Et que les individus dotés d’un tel capital génétique ont généralement tendance à avoir une sexualité plus précoce et plus active tout au long de leur vie. » De là à en déduire qu’il y aurait des familles de chauds lapins et que notre appétence sexuelle serait déterminée une bonne fois pour toutes à la naissance, il y a un énorme pas… que Michel Reynaud se garde de nous faire franchir, en précisant que « notre capital génétique n’influe sur notre comportement qu’à hauteur de 30 % ».

L’héritage familial et la question des interdits éventuellement associés au sexe déterminent en grande partie notre relation au désir

Il n’est donc pas nécessaire d’avoir eu un grand-père particulièrement vert pour devenir soi-même addict au sexe. Tout dépendra, in fine, de la légende que notre famille aura bâtie autour du fameux aïeul. Sera-t-il présenté comme l’exemple à suivre ? Ou, au contraire, critiqué pour ses penchants lascifs ? Comme le résume la sexologue Catherine Blanc** : « L’héritage familial et la question des interdits éventuellement associés au sexe déterminent en grande partie notre relation au désir et au plaisir. » A pulsion libidinale égale, certains vont ainsi privilégier les bonheurs de la chair quand d’autres, moins à l’aise avec leur corps ou culpabilisés d’avoir voulu s’y intéresser de trop près (la fameuse époque où la masturbation rendait sourd…), vont choisir d’investir leur élan vital dans des activités sources d’épanouissement, tel que le travail, les arts ou le bricolage.

Mais comment expliquer, alors, que des enfants élevés au sein de la même famille manifestent plus ou moins d’intérêt pour le sexe ? Pourquoi certaines petites filles ne se masturbent-elles pas quand leurs sœurs, au même âge, semblaient s’adonner aisément à l’exploration de leur corps ? « Contrairement à ce qu’on imagine, l’érotisme et l’autoérotisme ne sont pas forcément liés à nos organes génitaux, éclaire Catherine Blanc. Prenez une petite fille qui fait de la balançoire : elle jouit pleinement de ce mouvement ondulatoire, générateur de douces sensations dans le ventre, même si elle ne se masturbe pas au sens où on l’entend généralement. »

La psychothérapeute Nicole Prieur rappelle, quant à elle, que la famille n’est pas la seule institution à porter un discours et un regard, plus ou moins moralisateurs, sur le désir sexuel : « Les enfants intériorisent aussi les interdits de l’inconscient collectif. Si une petite fille perçoit que la société assimile la sexualité à quelque chose de sale, elle pourra parfaitement se détourner de son désir, quand bien même son éducation familiale ne serait pas du tout culpabilisante. »

Désir féminin : taire son excitation

Et force est de constater que la « pression culturelle » évoquée par Nicole Prieur, extrêmement contre-productive en matière d’épanouissement sexuel, pèse plus particulièrement sur le genre féminin. « Les hommes ont toujours été célébrés pour leur désir. C’est un peu : “Je bande donc je suis.” A l’inverse, la femme désirante est encore trop souvent assimilée à un danger dans l’imaginaire collectif. On la suppose forcément vorace, insatiable, incontrôlable. Et il est difficile de ne pas intégrer, plus ou moins consciemment, ce regard dévalorisant sur son propre désir », analyse Catherine Blanc.

On ne s’étonnera donc pas que les femmes soient si promptes à taire leurs appétits. Et même à les nier, comme l’a démontré une étude réalisée par l’Américaine Meredith Chivers. Ayant voulu mesurer le degré d’excitation de femmes confrontées à des stimulus sexuels, cette psychologue leur a projeté des images pornographiques variées après avoir placé dans leur sexe un instrument de mesure permettant d’enregistrer leur taux de sécrétion vaginale. A l’issue de la séance, elle a constaté un écart inouï entre les niveaux d’excitation enregistrés par l’appareil et le discours des patientes, assurant que rien de ce qu’il leur avait été projeté ne les avait vraiment excitées.

La prise en compte de notre propre désir passe par l’acceptation de nos pulsions

Surtout pas les images de bonobos en pleine copulation, qui leur firent pourtant bien plus d’effet qu’aux hommes soumis à la même expérience. Alors les femmes ont-elles vraiment moins de désir que les hommes ? Le taisent-elles de peur d’un ancestral qu’en-dira-t-on ? Ou sont-elles si étrangères à leur corps qu’elles en deviennent capables d’ignorer le feu qui couve en elles ?