SOMMES-NOUS VRAIMENT PLUS LIBÉRÉES AU LIT ?

Le Net a contribué à une deuxième révolution sexuelle en France. Un vent de libération au lit, qui touche plus particulièrement les jeunes femmes… sans pour autant leur garantir envolées et épanouissement. Et nous toutes, où en sommes-nous avec la jouissance ? Enquête.
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INTERNET A LIBÉRÉ LA SEXUALITÉ DES JEUNES

Il existe désormais un moyen quasi infaillible de déterminer l’âge d’une femme. Faites l’expérience autour de vous. Demandez à plusieurs individus de sexe féminin de prononcer les mots :« masturbation », « cunnilingus », »sodomie », « vagin ». Y parviennent-elles sans ciller ni sourire d’un air gêné ? Alors vous avez certainement affaire à des « digital natives ». Tranche d’âge : moins de 35 ans. Particularités : a fait une grande partie de son éducation sexuelle sur le Net. Parcours typique : « Vers 12 ans, elles se sont connectées à des forums parce qu’elles avaient commencé à se masturber… et ont découvert avec joie qu’elles n’étaient pas les seules à le faire », résume la sexothérapeute Alexia Bacouël.

Quelques années plus tard, elles ont généralement vu leur premier porno sur la Toile. Voire avant, comme Capucine, initiée au X à 13 ans et au sex-toy à 16. « C’est mon petit ami qui m’a offert mon premier gode, afin que je puisse prendre du plaisir les soirs de semaine, car je n’avais le droit de dormir chez lui que le week-end. » Si, comme le reconnaît la sexologueCatherine Blanc« les jeunes femmes ont appris à poser des mots sur leur sexualité et à délaisser les périphrases », nombreuses sont celles qui joignent, avec aisance, le geste à la parole.

« La première fois que j’ai couché avec une trentenaire, j’ai halluciné, je n’avais jamais vu de filles aussi open, témoigne Stéphane, un quadra fraîchement divorcé. J’ai d’abord cru au hasard, avant de rééditer l’expérience avec d’autres femmes de cette génération. J’ai découvert que la sodomie, le recours au sex-toy pendant l’acte sexuel ou d’autres pratiques que je n’avais pas l’habitude de faire de façon aussi décontractée, en début de relation tout au moins, n’étaient pas tabous pour elles. » Des propos qui font écho à une enquête publiée par l’Ifop en 2013, établissant que la proportion de jeunes s’étant déjà adonnés à la pénétration anale avait doublé en l’espace de vingt ans. Ou rappelant que seules 23 % des femmes reconnaissaient avoir vu un film porno en 1992, contre 82 % aujourd’hui.

Si le Net a eu un effet libérateur sur la sexualité des jeunes, l’accès de toutes les tranches d’âges à des forums d’échanges sur la question, à des sites consacrés à des pratiques différentes, jadis vécues dans le secret (SM, échangisme…) et à une avalanche de films X a certainement contribué à une plus grande ouverture de l’ensemble des femmes sur le sujet. Alors, épanouies ? A-t-on envie de conclure hâtivement, avant de découvrir que 79 % des Françaises (et les plus jeunes en tête !) ont éprouvé, au cours de l’année écoulée, des difficultés à jouir.

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PLAIRE PLUTÔT QUE JOUIR

Dans cette même étude, qui atteste d’une diversité grandissante des pratiques sexuelles, on a demandé aux femmes quelles étaient celles qu’elles réalisaient le plus souvent… et celles qui leur procuraient le plus de plaisir. Au rayon fréquence, la pénétration vaginale arrive sans surprise bonne première (à 89 %), bien qu’elle ne permette qu’à 28 % des femmes d’arriver « très facilement » à l’orgasme.

Des chiffres qui parlent à Linda, 39 ans : « La pénétration, c’est hyper-excitant… mentalement. Tu as la sensation d’être comblée. Mais, en fait, c’est le début qui est bien, au bout de cinq minutes, moi, je m’ennuie. » La jeune femme confie être bien plus sensible à la stimulation clitoridienne, manuelle ou buccale, plébiscitée par 30 % des sondées… et presque trois fois moins pratiquée que le coït ! Quant aux positions, la Française se révèle tout aussi schizophrénique, n’hésitant pas à pratiquer la levrette, au détriment de positions plus actives… tout en reconnaissant préférer ces dernières !

Pour Elisa Brune, ce paradoxe n’en est pas un : « De nombreuses femmes ne cherchent pas à jouir pendant l’amour… mais à plaire. Elles ne s’interrogent pas sur leur désir, mais sur la meilleure façon d’être un bon coup aux yeux de leur partenaire. » A leur décharge, Sophie, 29 ans, qui écrit régulièrement sur le blog « La Quête de la Sainte-Culotte », rappelle que « la plupart des femmes ont été élevées dans l’idée qu’on gardait un homme par le sexe. Un message relayé par le porno de base, centré sur la satisfaction du plaisir masculin… et par certains magazines qui nous abreuvent de conseils sexuels pour faire passer à l’homme l’envie d’aller voir ailleurs. »

Promu comme un film vantant les délices de l’érotisme SM, le pitch de « Cinquante nuances de Grey » est à ce propos révélateur, puisqu’il raconte l’histoire d’une jeune femme, pas du tout branchée fouet, qui finit, « par amour », par se prêter aux délires sadiques de son psychopathe de mec dans le seul espoir de le garder. Vendre la soumission de la femme au désir de l’homme comme le nec plus ultra de l’émancipation féminine, il fallait oser ! A quand le schéma inverse, s’indigne Linda, qui reconnaît : « J’ai le fantasme d’un mec agenouillé entre mes jambes. C’est une image qu’on n’a pas l’habitude de voir, alors que la scène de la fellation, on l’a vue mille fois dans les films. Forcément, on n’ose pas demander… comme si notre plaisir était moins légitime. »

Pourtant très libérée, Sophie confie aussi : « Cela a pu me gêner qu’un homme passe longtemps à s’occuper de moi, surtout quand je n’arrivais pas à jouir. Alors qu’un mec va rarement dire : ‘Arrête ! Tu consacres trop de temps à mon seul plaisir’ !” Une autocensure féminine contre laquelle a buté Julien, 42 ans, avant de remettre les choses au point avec sa copine : « J’ai dû l’obliger à penser un peu à elle ! Alors qu’elle orientait systématiquement nos relations vers la pénétration, je lui ai rappelé que je ne pouvais jouir qu’une fois, contrairement à elle, et qu’elle n’avait donc aucun intérêt à se préoccuper en premier lieu de mon plaisir. »

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COMMENCER SA VIE SEXUELLE AVEC UN FOUET

Comme le résume Elisa Brune, « on peut très bien s’envoyer en l’air avec la terre entière, considérer le sexe comme un Luna Park où il faudrait essayer tous les manèges… et ne pas parvenir à jouir ». Une analyse partagée par Capucine qui, bien qu’initiée au sex-toy dès 16 ans, explique : « Le chemin vers l’orgasme est bien plus compliqué à trouver pour les femmes. A un moment donné, je me suis obligée à devenir égoïste, j’ai réfléchi à mes sensations, appris à me concentrer dessus. » Si les jeunes générations de femmes ont une relation bien moins taboue à la masturbation que leurs aînées, Capucine prévient : « Je connais encore des filles qui ont attendu d’avoir une vie sexuelle en couple pour essayer la masturbation… et qui, comme par hasard, commencent à avoir des orgasmes. »

Et Elisa Brune de rappeler : « De trop nombreuses femmes sont analphabètes de leur propre corps. Sans curiosité pour leur fonctionnement à elles, elles se retrouvent à attendre que le prince charmant devine ce qu’elles ignorent elles-mêmes. » Car si on a toutes grandi en (ne) voyant (que) des sexes d’homme dessinés sur les murs des toilettes et souvent découvert sur le tard l’existence de notre clitoris – le seul organe exclusivement dédié au plaisir étant bizarrement absent de la plupart des manuels scolaires –, il est grand temps de devenir « aussi camarade avec notre sexe que les garçons avec le leur ».

Le meilleur chemin vers l’orgasme est sans doute celui qui, en nous obligeant à mieux nous connaître, permet de s’affranchir des normes de la société, toujours prompte à nous expliquer comment jouir. « Ce qui me gêne, c’est le “il faut”. Comme s’il fallait systématiquement du SM, des plans à trois, avoir 10 000 accessoires pour s’éclater au lit », dénonce Sophie, qui rappelle qu’une « fille mal à l’aise continuera à l’être, même avec une multitude de jouets dans son lit ». Effarée de voir des jeunes filles « qui commencent leur vie sexuelle avec le fouet et un masque de loup sur la table de chevet », la sexologue Catherine Blanc s’interroge : « Ces accessoires font-ils vraiment partie de l’imaginaire de ces jeunes femmes de 18 ans ? Ne sont-elles pas en train de mettre en scène, dans leur propre lit, les fantasmes à la mode d’aujourd’hui ? »

Une question légitime quand on découvre l’essor actuel de certaines pratiques, banalisées par le porno, comme l’éjaculation faciale, expérimentée par un quart des jeunes de moins de 25 ans selon l’Ifop. Un chiffre qui nous donne l’envie d’offrir un abonnement à Marie Claire à la première fille capable d’expliquer de façon convaincante le plaisir qu’elle ressent à se faire éjaculer sur le visage. Car là réside sans doute la plus grande contradiction de nos sociétés hyper-sexualisées, mêlant pratiques les plus trash et peur ancestrale de déplaire. De passer pour la fille coincée. Ou trop chaude. Ou trop grosse !

« De nombreuses femmes continuent à se surveiller pendant l’amour. Elles redoutent que leur partenaire surprenne le bourrelet sur leur ventre ou leur visage défait par la jouissance,rappelle Catherine Blanc. Plus ou moins consciemment, elles vont donc freiner l’arrivée de l’orgasme… alors qu’elles y parviennent sans problème quand elles n’ont pas de public. »Oublier la photogénie, construire notre propre imaginaire sexuel et apprendre à considérer notre jouissance et nos désirs comme aussi légitimes que ceux de notre partenaire : telle semble être donc la clé d’une vraie libération sexuelle. A nous d’oser mener cette quête.

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